Qu'est-ce que l'histoire ? Des faits, neutres. Qu'est-ce que le travail de l'historien ? Schématiquement, assembler ces faits en un ensemble logique. Vous remarquerez qu'à aucun moment, je n'ai dit que ces faits avaient une valeur particulière, une connotation morale à mes yeux. Pourquoi ça ? Tout simplement parce qu'ils n'en ont absolument aucune. Pour moi, l'histoire, c'est le passé, ce qui n'existe plus. Qui plus est, ce n'est pas mon passé : je ne suis pas directement responsable de ce qui s'est produit. Alors, je ne ressens pas l'intérêt de m'excuser pour ce que je n'ai, au final, pas fait. Et je trouve sincèrement horripilant cette manière purement occidentale d'aller faire du sadomasochisme mémoriel. Ce qui est fait est fait, pourquoi s'en excuser ?
Par ailleurs, il est facile de noter que, comme je le disais, cette pratique est purement occidentale. Khadafi peut s'insurger et demander une réparation financière pour les années de colonialisme, j'aimerais bien voir sa réaction quand il viendra à l'idée des Afro-Américains de faire pareil envers le monde arabo-musulman pour l'esclavagisme … Ce genre de repentance instaure une dichotomie rigide et insupportable : il y a d'un côté les bons, de l'autre les méchants. Et les méchants doivent expier leurs fautes. Et bien, je demanderais bien au FLN de faire ses excuses publiques, lui aussi (vous savez, les massacres à la hache, la torture de soldats français, toussa toussa …).
Au final, je trouve ces politiques du souvenir inutiles et pire, dangereuses. L'entretien d'une blessure de ce genre ne peut mener qu'à une dévitalisation de l'instinct de vie, instinct qui nous pousse toujours à aller de l'avant (une manifestation de la volonté de puissance au final). En institutionnalisant de véritables boulets mémoriels, les politiques rendent l'histoire lourde, là où elle devrait être libératrice et instructrice. Car en effet, le véritable but de l'histoire n'est pas, à mes yeux, de garantir un souvenir, mais d'agir en tant que garde-fou continuel en montrant comment certaines dérives ont bien pu se produire. Au final, le seul souvenir qui puisse nous être utile n'est pas celui des politiques mémorielles telles qu'elles se produisent actuellement et des repentances à n'en plus finir mais bien celui qui, tel un miroir, nous montre la bonté et la cruauté du genre humain.
Je suis d'accord qu'il est nécessaire d'entretenir un devoir de mémoire. Mais certainement pas un devoir de mémoire institutionnel (en partie parce qu'il n'y a pas une mémoire, mais des mémoires). Par ailleurs, quand ça prend les formes d'une religion de la mémoire, c'est que nous sommes face à des dérives. Il est nécessaire de statuer des limites de la mémoire, afin de laisser l'oubli accomplir son œuvre cicatrisante. Dès lors, tout n'est pas sujet à un devoir de mémoire, mais tout est par contre, sujet à une connaissance historique qui ne soit pas instrumentalisée. Car le passé aliène et qu'il est nécessaire, afin d'être complètement libre, de faire un bon usage du souvenir et non le laisser nous gangréner et nous faire pourrir sous le poids de la culpabilité.
La liberté ne se définit pas par rapport au passé. Au contraire, elle se définit en partie elle-même par rapport au futur, par rapport à ses possibilités. Elle est une sorte de jaillissement temporel, elle est projet. La seule mémoire qui tienne, c'est celle issue des justifications que nos actes et que nos anticipations futures donnent à notre passé. Le présent n'est pas dans le passé, c'est le futur qui est dans le passé : nous pouvons décider, par nos actes, de nous y enchaîner ou, au contraire, de nous en libérer.
Je vais m'arrêter là, j'aborde trop de sujets connexes et complexes : mémoire, histoire, passé, liberté. Mais je crois que l'essentiel est saisi : l'histoire n'a pas à être le nouveau martinet occidental. S'excuser de ce qui a été fait, ce serait comme s'excuser de faire partie du genre humain. Cherchez l'erreur ...
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