Voilà le dernier volet de la réflexion que je proposais sur l’euthanasie. Le problème étant complexe, il est hors de question pour moi de donner une réponse abrupte. Il s’agira plutôt de conclure en ouvrant vers de nouvelles pistes de réflexion, plus générales.
La première de ces pistes concerne la valeur de la vie humaine, et par réduction, l’attitude de la religion dans ce débat (j’entends ici religion par « Eglise », et non « foi »). Que l’on définisse l’euthanasie comme passive (par les soins palliatifs) ou active (assistance au suicide, injection mortelle), la question se pose de la valeur de la vie humaine. Bien sûr, l’attitude la plus radicale, la plus extrémiste, est de proclamer la sacralité absolue de toute vie qui ne saurait être ramenée à un simple processus biologique. De ce point de vue, toute euthanasie serait un meurtre. La position idéologique de cette opinion est que les hommes ont des chois à faire dans leur vie, pour la conduire de manière appropriée, mais comme la vie et la mort ne sont pas les produits de la technique humaine, elles sont « libres du choix » et donc, ne nous sont pas disponibles.
Pourtant, il faut nuancer ce propos. Même si cette attitude représente bien celle des grands représentants des différentes religions, leur position est très loin d’être monolithique. De nombreux théologiens ont souligné l’importance de la prise en compte des souffrances d’un patient en fin de vie. De ce point de vue, on ne peut plus soutenir que la souffrance pourrait avoir une valeur positive pour l’âme. Néanmoins, en insistant plus sur la notion de personne humaine, ils insistent pour ne pas la réduire à de simples fonctionnalités dont l’absence autoriserait l’euthanasie. En gros, ces théologiens prêchent pour une humanisation radicale des soins apportés aux patients.
Cependant, le problème de ces positions, c’est qu’elles sont majoritairement confessionnelles. La France étant un pays laïc, le législateur n’a pas en s’en soucier en promulguant une loi. Et lorsqu’une loi est violée trop souvent par des individus animés de bonnes intentions, c’est que la loi doit être changée. On peut alors, comme les Pays-Bas, légaliser l’euthanasie, en l’encadrant fermement : l’état du patient doit être « désespéré », la souffrance « insupportable ». De plus, l’euthanasie ne peut être pratiquée que par un médecin, sur demande explicite et consciente du patient, demande qui doit faire l’objet d’un entretien détaillé, et après concertation du médecin avec au moins un de ses confrères. Un projet de loi récent proposait d’abaisser l’âge minimal à 14 ans.
Un tel encadrement permet au moins de clarifier ce qui est licite de ce qui ne l’est pas. Mais cela n’empêche pas les dérives comme un médecin conseillant l’euthanasie à un patient, sans attendre une demande consciente de la part de celui-ci, que le médecin pratique l’euthanasie sans en avoir informé quiconque, etc. Ces dérives échappent cependant facilement au contrôle étant donné la nature même de l’acte et de ses circonstances. Cependant, légaliser purement et simplement l’euthanasie, sans barrières, ni garde-fous, ne reviendrait qu’à purement et simplement légaliser le meurtre. L’erreur légale serait de vouloir trouver une solution unanime et stable à ce problème. Dans une perspective plus dynamique, un consensus entre les diverses autorités morales, éthiques et légales du pays serait bien mieux, et permettrait d’éviter certaines dérives. Il est plus que nécessaire de conserver un débat de fond pour éviter que la fragile différence entre l’euthanasie et le meurtre ne disparaisse.
De manière bien plus philosophique, on peut aussi s’interroger sur la manière de se situer par rapport à notre vie, et surtout par rapport à notre mort. On peut alors distinguer trois grandes attitudes.
La première d’entre elles serait l’attitude de l’école stoïcienne et son ambition ultime : placer l’existence entière sous le signe de la liberté. Mais alors, comment se comporter face aux « choses de la vie » qui, par nature, arriveront (une sorte de destin, somme toute). Toutefois, ce problème ne se pose pas vraiment pour la mort puisqu’elle n’est pas susceptible de connaissance et de jugement : elle ne fait pas partie de ces événements qui arrivent dans la vie. Les stoïciens nous apprennent que la liberté consiste en vouloir ce qui nous arrive, d’identifier notre volonté à notre fatum : il faut approuver ce qui nous arrive, réussir à accomplir ce subtil travail intérieur d’harmonisation de notre volonté à ce qui nous arrive. Il s’agit de trouver dans n’importe quel moment le moyen d’être content ou indifférent.
La seconde attitude serait la volonté de maîtrise, que nous avons déjà évoquée. Il s’agirait d’isoler comme ponctuel le problème de la douleur grâce à la technique et la connaissance scientifique qui démythifie et fait perdre à la douleur son caractère expiatoire. On peut voir trois problèmes majeurs : toute souffrance non maîtrisée deviendrait insupportable, ce qui peut constituer une motivation pour la recherche mais supprime le sentiment de révolte de ceux qui supporte encore la douleur à la fin de leur vie (par la même, rappelons que vouloir supprimer totalement la douleur de nos vies serait une grave inconséquence) ; le deuxième risque serait de réduire la fin de la vie à des données techniques, au détriment de l’accompagnement humain ; le troisième risque consiste à demander à des experts de définir des normes, des critères de la « vie digne » : on passerait alors d’une demande d’euthanasie à une obligation de la subir et alors, quelle différence avec une forme de « darwinisme social » ?
La troisième attitude réside en les soins palliatifs, comme une alternative humaine à l’euthanasie. L’idée générale est que ce n’est pas en tuant proprement que l’on créé les conditions d’une mort heureuse. L’accent est mis sur l’accompagnement en terme de présence des proches et/ou de personnel qualifié. Il convient alors de définir au cas par cas ce qu’il est autorisé de faire et ce qui ne l’est pas. Par la même, humaniser la mort ne revient pas nécessairement à la contrôler : il y a toujours une part d’imprévisible. La question serait alors de comment accueillir cette part de destin, ce qui est, bien sûr, appelé à rester controversé et polémique.
