Samedi 1 août 2009

Voilà le dernier volet de la réflexion que je proposais sur l’euthanasie. Le problème étant complexe, il est hors de question pour moi de donner une réponse abrupte. Il s’agira plutôt de conclure en ouvrant vers de nouvelles pistes de réflexion, plus générales.

 

La première de ces pistes concerne la valeur de la vie humaine, et par réduction, l’attitude de la religion dans ce débat (j’entends ici religion par « Eglise », et non « foi »). Que l’on définisse l’euthanasie comme passive (par les soins palliatifs) ou active (assistance au suicide, injection mortelle), la question se pose de la valeur de la vie humaine. Bien sûr, l’attitude la plus radicale, la plus extrémiste, est de proclamer la sacralité absolue de toute vie qui ne saurait être ramenée à un simple processus biologique. De ce point de vue, toute euthanasie serait un meurtre. La position idéologique de cette opinion est que les hommes ont des chois à faire dans leur vie, pour la conduire de manière appropriée, mais comme la vie et la mort ne sont pas les produits de la technique humaine, elles sont « libres du choix » et donc, ne nous sont pas disponibles.

Pourtant, il faut nuancer ce propos. Même si cette attitude représente bien celle des grands représentants des différentes religions, leur position est très loin d’être monolithique. De nombreux théologiens ont souligné l’importance de la prise en compte des souffrances d’un patient en fin de vie. De ce point de vue, on ne peut plus soutenir que la souffrance pourrait avoir une valeur positive pour l’âme. Néanmoins, en insistant plus sur la notion de personne humaine, ils insistent pour ne pas la réduire à de simples fonctionnalités dont l’absence autoriserait l’euthanasie. En gros, ces théologiens prêchent pour une humanisation radicale des soins apportés aux patients.

 

Cependant, le problème de ces positions, c’est qu’elles sont majoritairement confessionnelles. La France étant un pays laïc, le législateur n’a pas en s’en soucier en promulguant une loi. Et lorsqu’une loi est violée trop souvent par des individus animés de bonnes intentions, c’est que la loi doit être changée. On peut alors, comme les Pays-Bas, légaliser l’euthanasie, en l’encadrant fermement : l’état du patient doit être « désespéré », la souffrance « insupportable ». De plus, l’euthanasie ne peut être pratiquée que par un médecin, sur demande explicite et consciente du patient, demande qui doit faire l’objet d’un entretien détaillé, et après concertation du médecin avec au moins un de ses confrères. Un projet de loi récent proposait d’abaisser l’âge minimal à 14 ans.

Un tel encadrement permet au moins de clarifier ce qui est licite de ce qui ne l’est pas. Mais cela n’empêche pas les dérives comme un médecin conseillant l’euthanasie à un patient, sans attendre une demande consciente de la part de celui-ci, que le médecin pratique l’euthanasie sans en avoir informé quiconque, etc. Ces dérives échappent cependant facilement au contrôle étant donné la nature même de l’acte et de ses circonstances. Cependant, légaliser purement et simplement l’euthanasie, sans barrières, ni garde-fous, ne reviendrait qu’à purement et simplement légaliser le meurtre. L’erreur légale serait de vouloir trouver une solution unanime et stable à ce problème. Dans une perspective plus dynamique, un consensus entre les diverses autorités morales, éthiques et légales du pays serait bien mieux, et permettrait d’éviter certaines dérives. Il est plus que nécessaire de conserver un débat de fond pour éviter que la fragile différence entre l’euthanasie et le meurtre ne disparaisse.

 

De manière bien plus philosophique, on peut aussi s’interroger sur la manière de se situer par rapport à notre vie, et surtout par rapport à notre mort. On peut alors distinguer trois grandes attitudes.

La première d’entre elles serait l’attitude de l’école stoïcienne et son ambition ultime : placer l’existence entière sous le signe de la liberté. Mais alors, comment se comporter face aux « choses de la vie » qui, par nature, arriveront (une sorte de destin, somme toute). Toutefois, ce problème ne se pose pas vraiment pour la mort puisqu’elle n’est pas susceptible de connaissance et de jugement : elle ne fait pas partie de ces événements qui arrivent dans la vie. Les stoïciens nous apprennent que la liberté consiste en vouloir ce qui nous arrive, d’identifier notre volonté à notre fatum : il faut approuver ce qui nous arrive, réussir à accomplir ce subtil travail intérieur d’harmonisation de notre volonté à ce qui nous arrive. Il s’agit de trouver dans n’importe quel moment le moyen d’être content ou indifférent.

La seconde attitude serait la volonté de maîtrise, que nous avons déjà évoquée. Il s’agirait d’isoler comme ponctuel le problème de la douleur grâce à la technique et la connaissance scientifique qui démythifie et fait perdre à la douleur son caractère expiatoire. On peut voir trois problèmes majeurs : toute souffrance non maîtrisée deviendrait insupportable, ce qui peut constituer une motivation pour la recherche mais supprime le sentiment de révolte de ceux qui supporte encore la douleur à la fin de leur vie (par la même, rappelons que vouloir supprimer totalement la douleur de nos vies serait une grave inconséquence) ; le deuxième risque serait de réduire la fin de la vie à des données techniques, au détriment de l’accompagnement humain ; le troisième risque consiste à demander à des experts de définir des normes, des critères de la « vie digne » : on passerait alors d’une demande d’euthanasie à une obligation de la subir et alors, quelle différence avec une forme de « darwinisme social » ?

La troisième attitude réside en les soins palliatifs, comme une alternative humaine à l’euthanasie. L’idée générale est que ce n’est pas en tuant proprement que l’on créé les conditions d’une mort heureuse. L’accent est mis sur l’accompagnement en terme de présence des proches et/ou de personnel qualifié. Il convient alors de définir au cas par cas ce qu’il est autorisé de faire et ce qui ne l’est pas. Par la même, humaniser la mort ne revient pas nécessairement à la contrôler : il y a toujours une part d’imprévisible. La question serait alors de comment accueillir cette part de destin, ce qui est, bien sûr, appelé à rester controversé et polémique.

Par Kefka - Publié dans : Réflexionnage
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Dimanche 26 juillet 2009

Avant de réfléchir au problème posé par l’euthanasie au regard de la déontologie médicale, il faut d’abord s’assurer de la bonne compréhension des manières par lesquelles s’exprime l’euthanasie. En effet, le terme « euthanasie » désigne un ensemble d’hétéroclite d’interventions, qui ne répondent pas aux même finalités et ne se mettent pas en place de la même manière. Parmi les plus importantes, voici les suivantes :

-         le meurtre par compassion : un individu en tue un autre afin d’abréger une souffrance physique ou morale, sans que ce dernier ne puisse en faire la demande, souvent car il en est incapable (sénilité, coma, etc).

-         le suicide assisté : il consiste en l’intervention d’un autre individu pour garantir le succès du suicide : fournir le pistolet, ou le « kit de suicide » (ce qui a déjà été fait par certains médecins qui proposaient aussi d’être présents à l’instant fatidique afin de garantir le bon déroulement de leur méthode)

-         l’euthanasie proprement dite : elle peut être active (on injecte le produit mortel, on fait mourir le patient), comme elle peut être passive (c’est la procédure actuelle en France, instaurée par la loi Léonetti : elle consiste à attendre la mort en débranchant les différents appareils qui maintenaient le patient en vie).


La différence des actes compris comme « euthanasie » est la cause de statuts différents par rapport à la déontologie médicale. Pour clarifier la situation, rappelons que la déontologie désigne le code de bonne conduite d’une profession, et surtout (et peut-être avant tout), ce qu’il ne faut pas faire. Pour les médecins, ce code est contenu dans le serment d’Hippocrate :

 

«  Au moment d'être admis(e) à exercer la médecine, je promets et je jure d'être fidèle aux lois de l'honneur et de la probité. Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J'interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l'humanité. J'informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n'exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. Je donnerai mes soins à l'indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. Admis(e) dans l'intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu(e) à l'intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs. Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. Je préserverai l'indépendance nécessaire à l'accomplissement de ma mission. Je n'entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés. J'apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu'à leurs familles dans l'adversité. Que les hommes et mes confrères m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j'y manque »

 

En l’occurrence, c’est le passage en gras qui nous intéresse. Or, l’euthanasie active et le suicide médicalement assisté semblent contraires à ces principes. Faudrait-il donc élargir la compréhension de devoir du médecin et y rajouter la notion du « faisable », compris comme « perspectives d’amélioration » (et donc dire « je ne provoquerai jamais la mort délibérement, sauf si … » ? Cette notion n’est cependant ni claire, ni suffisante. Il faut alors réfléchir au regard que porte le médecin sur son patient : plus les techniques médicales évoluent et s’enrichissent, plus le risque que le médecin ne voit le patient que comme un malade qu’il faut guérir, et non comme un être humain, grandit. Le médecin devient alors un simple « réparateur » qui ne peut agir que dans la mesure du « il y a quelque chose à faire ». Le verdict opposé risque alors de devenir un critère pour pratiquer une euthanasie active, si l’on n’y prend pas garde : ce serait ravaler l’humain au patient qui, ne pouvant pas être guéri, occupe inutilement un lit.

 
Par ailleurs, le problème de l’euthanasie se rapporte aussi à celui de la définition de la mort. Il arrive de plus en plus souvent que la mort ne soit plus un phénomène naturel, puisqu’il existe des moyens techniques avancés pour maintenir artificiellement une vie dans un état végétatif. Néanmoins, ces équipements sont chers et n’existent pas à l’infini : doit-on alors débrancher les patients dans un état stagnant, pour essayer de sauver ceux qui sont dans un état moins désespéré (désespérant ?) ? En France, ce transfert n’est possible que si le patient est déclaré mort. Mais comment définir la mort ? Celle est une notion difficile à comprendre et à saisir au fur et à mesure que progressent nos connaissances sur le vivant. L’on a proposé la notion de « mort cérébrale » mais l’expérience nous a montré qu’un électroencéphalogramme plat n’était pas forcément synonyme de « mort » : de jeunes patients ont pu continuer et terminer leur puberté en état de mort cérébrale.

 

Par ailleurs, on assiste à un regain de l’intérêt pour cette question aussi pour des raisons purement sociales : la mort n’est plus privée, elle ne se déroule plus en famille, mais dans des organismes spécialisés, en milieu médical. Il y a donc, très souvent, un transfert de responsabilité de l’entourage vers le médecin. Or, celui-ci est confronté à de divers problèmes moraux : doit-il mettre tout en œuvre pour sauver son patient, quitte à mettre en place des suivis médicamenteux lourds et se rapprochant de l’acharnement thérapeutique ? Ou alors, confronté à l’administration d’un « matériel de survie » extrêmement coûteux et rare, doit-il considérer justement l’état du patient, car un matériel utilisé pour un patient dont l’état ne s’améliorera pas en « prive » un autre, avec des plus grandes chances d’évolution ?

Les responsabilités et les choix sont durs à assumer. Nous avons perdu l’habitude de côtoyer la mort à cause des structures sociales mêmes : nous ne côtoyons plus les personnes dépendantes. La mort devient donc un événement dramatique car il est intrusif et non plus ordinaire. Une des conséquences de ceci est le transfert à l’hôpital de la gestion de la mort, les systèmes de soins palliatifs étant encore trop rares. L’hôpital étant considéré comme un lieu de guérison, les mourants sont isolés des autres patients, afin de ne pas les démoraliser, et provoque donc une demande d’euthanasie active. La mort deviendrait donc un acte médical.

 

Toutes ces considérations rapides montrent à quel point l’euthanasie est un problème complexe. Il est donc nécessaire de se poser des questions fondamentales quand on y réfléchit : celle de la liberté et du destin, celle des possibilités législatives et celle des rapports entre l’être humain et son environnement.

Par Kefka - Publié dans : Réflexionnage
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Dimanche 12 juillet 2009

“Celui qui ne devient pas misanthrope à l’aube de ses trente ans n’a jamais réellement aimé le genre humain”. Cette phrase est peut-être vraie. En tout cas, elle l’est en ce qui me concerne. Je laisse tomber un instant mes réflexions sur l’euthanasie pour cracher dans cet article un trop plein de venin cynique et pessimiste. Ca va concerner plusieurs sujets, plusieurs thèmes.

 

Premièrement, la vie, la mort. Tout comme il est absurde de mourir, il est tout autant absurde de naître. Nous sommes au mieux des hasards, au pire des accidents. Et chercher du sens à la vie en essayant de se fixer des objectifs ne sert juste qu’à cacher l’immense vide que nous ressentons dès que nous sommes désoeuvrés. Nous entretenons des illusions afin d’essayer de nous faire croire que si, nous avons un rôle à jouer sur cette planète. Les passions, déclinées à toutes les sauces : amoureuses, littéraires, cinématographiques, etc, ne que des divertissements destinés à essayer de conjurer la seule chose dont nous soyons certains en ce bas monde : nous naissons, nous passons, et nous mourrons, rien de plus, rien de moins. Toute la société n’est qu’un immense divertissement pascalien : il a bon dos l’animal politique ! Tout est absurde ici bas, tout est contingence. L’immanence, la transcendance, rien de tout cela ne saurait cacher plus longtemps que nous sommes en excédent : Roquentin n’avait pas tort, « [nous sommes] de trop pour l’éternité ». Dès lors, pourquoi s’escrimer à vouloir produire du sens, toujours trop de sens ? L’homme perd son temps en futilités, et met toute son âme, toute son imagination dans l’élaboration de stratagèmes afin d’oublier sa condition initiale : il est accidentel.

 

Parmi ces stratagèmes, la meilleure des illusions jamais produite est peut-être celle du bonheur. Que ne ferions-nous pas pour un peu plus de bonheur ? Bien trop, telle est ma réponse. Beaucoup trop, si le bonheur est assimilé au plaisir, instance fugace et futile : il est éphémère et ne sert qu'à justifier par sa fugace sensation de bien-être toutes les souffrances liées à l’assouvissement de ce plaisir. Rentrer dans cette logique, c’est rentrer dans un cycle simple : désir, manque, souffrance. Le désir se traduit physiquement par un sentiment physique de manque, qui pousse à assouvir ce désir. Mais la satisfaction laisse très vite la place à un nouveau manque. Et ainsi de suite : notre vie est réglée comme un pendule : de gauche à droite, d’envie vers souffrance, de souffrance vers envie : nous sommes les esclaves conscients de notre plaisir. Le bonheur est un objectif heuristique, inatteignable : je n’ai jamais vu d’homme heureux. Qui plus est, sa compagnie doit être abominable : le bonheur, espèce d’état catatonique, dans lequel on ne désire plus rien, on ne ressent plus aucune envie, plus aucun besoin venant perturber la perfection de son insensibilité … Qui en voudrait ? Qui pourrait seulement le vouloir ? Autant souffrir, au moins aurai-je l’impression d’être vivant !

 

Et cette fameuse société, dont on se gargarise, comme de la marque de la supériorité humaine … Rien de bien naturel : l’homme est un porc-épic qui a froid nous dit Schopenhauer. Pour se réchauffer, il se regroupe avec ses congénères. Mais leurs piquants les empêchent de rester très longtemps ensemble : il faut donc s’écarter. Mais il fait toujours froid. A nouveau, ils se rapprochent, et s’écartent, encore.  L’homme n’est totalement libre que lorsqu’il est seul. Mais la solitude, qui le renvoie à son propre néant, lui fait peur : il se force donc à vivre en société. Quelle triste erreur ! Comment faire cohabiter des êtres dont le seul intérêt est leur petit nombril ? Nous nous enchaînons les uns aux autres, non pas par besoin, mais parce que nous sommes incapables de supporter notre condition : la solitude. La société ne rend pas libre, bien au contraire. Mais face à la réflexion issue de la solitude, dont nous craignons la conclusion, nous préférons le bourdonnement incessant des conversations parasites issues de nos relations avec les autres, qui nous permettent d’oublier un instant à quoi nous sommes promis. Nous nous croyons libres alors qu’en fait, la liberté nous terrifie. Seuls les morts sont libres et heureux. Ou, tout du moins, s’ils ne le sont pas, ont-ils le bon goût de se taire.

 

Je pourrais encore parler longtemps des idéaux, cadeaux empoisonnés. Je pourrais aussi parler de la naissance de l'absurde, confrontation violente entre le silence déraisonnable du monde et notre besoin de clarté rationnelle. Finissons cependant sur une citation exactement dans l’optique de cet article … Cioran, Syllogismes de l’amertume : « Je crois au salut de l’humanité, à l’avenir du cyanure … ».

Par Kefka - Publié dans : Billet d'humeur et d'humour
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Dimanche 5 juillet 2009

Sujet sensible s’il en est, qui dérive très vite vers des dialogues sourds, avec arguments d’autorité à la clef : tout est fait pour que les passions l’emportent. Et pourtant, il est nécessaire de se pencher sur ce sujet de société important, même vital (ah ah, quel mauvais jeu de mot !). Mais avant tout, comme toujours, il faut penser les difficultés à penser le sujet que l’on nous donne à traiter. Et rien ne vaut mieux pour cela qu’un peu d’étymologie.

 

Eu-thanasie : étymologiquement, c’est la « bonne mort » en grec. Dans notre conception culturelle, c’est la maîtrise de soi-même et de son corps jusqu’en dans la manière de mourir. Elle suppose l’intervention de notions complexes, puisant leur source dans la morale, la dignité humaine et la déontologie médicale.

Mais avant de s’aventurer plus loin, voyons d’abord ce que l’euthanasie n’est pas :

-         elle n’est pas un suicide puisque même si la volonté de mourir dans les deux cas émane bien de l’individu, au contraire du suicide, l’euthanasie suppose une intervention extérieure pour être mise en place.

-         elle n’est non plus un meurtre, car même si dans les deux cas, les causes de la mort sont bien extérieures, la volonté de mourir l’est elle aussi.

 

La première difficulté rencontrée est de l’ordre du discours : peut-on débattre de la souffrance, sans tomber dans les arguments d’autorité ? L’idée d’euthanasie émerge dans des cas de souffrances extrêmes ou prolongées, avec souvent une idée de dégénérescence du corps, comme de l’esprit. Des facultés que nous rattachons directement à la notion de dignité humaine tendent à disparaître, ce qui souligne le fait que nous nous adressons, avec cette notion, à une personne : on n’euthanasie pas des animaux. Les situations dans lesquelles émergent la notion d’euthanasie sont donc des situations qui provoquent souvent un fort sentiment de compassion immédiat. Il n’y a qu’à voir la lettre de Vincent Humbert adressée à Jacques Chirac pour le comprendre. Personne ne reste insensible face à de telles données.

La violence de telles scènes rendent donc la réflexion compliquée, car celle-ci demande du temps et du recul par rapport à l’objet étudié. Or, la souffrance constatée et les réactions qu’elle engendre l’inscrivent dans une relation d’immédiateté, rendant l’indispensable recul impossible. Souvent, les discussions sur l’euthanasie se terminent par un argument d’autorité tiré de l’expérience personnelle de l’un des interlocuteurs, auquel la décence veut que l’on fasse montre d’un minimum de compassion. L’opposition de cas particuliers aux arguments généraux, cas particuliers souvent lacrymogènes, coupe court à tout débat en empêchant son abstraction.

 

La seconde difficulté, c’est le mélange explosif de la liberté à la dignité. Lorsque nous sommes confrontés à des cas exceptionnels, telle cette demande d’euthanasie d’un femme paralysée, s’exprimant devant un cour de justice par l’intermédiaire d’un ordinateur, nous ressentons spontanément de la compassions, comme évoqué plus haut, mais nous sommes aussi renvoyés à nos propres peurs. « Mourir, ce n’est rien, /Mourir, la belle affaire ! /Mais vieillir … » chantait Jacques Brel. La mort donne lieu à l’expression de multiples fantasmes : qui n’a pas voulu mourir comme l’on s’endort ? A ce titre, l’euthanasie serait à la mort médicale, ce que le Dormeur du Val serait à la mort guerrière : une mort immaculée, douce et paisible, mais surtout sans souffrances inutiles. Et bien sûr, notre entourage serait éperdu de douleur face à cette perte.

Ces fantasmes expriment une angoisse fondamentale : celle de la perte de contrôle devant la mort, qui incarne la passivité extrême. Plus, ce n’est pas tant la mort qui nous effraie, mais le déclin qu’elle clôture. Nous souhaitons donc étendre notre volonté de maîtrise sur cet instant unique, afin d’éviter de faire peser ce fardeau de la déchéance sur notre entourage, mais aussi et avant tout sur nous. Nous voulons avoir l’assurance impossible que la fin de notre vie sera paisible et douce. L’euthanasie est la réponse à cette contradiction.

Cette volonté s’incarne dans une conception de la liberté comprise comme un « droit à … » : droit à la dignité, au libre choix, à choisir son destin : au nom de quoi pourrait-on forcer un individu à vivre plus longtemps qu’il ne le souhaite ?  Mais de l’autre côté, les implications morales d’un refus sont tout autant fortes et s’ancrent dans une autre tradition puissante : le droit à la vie. La seconde difficulté émerge donc de ces antagonismes : les traditions morales invoquées sont puissantes toutes deux, et excluent d’elles-mêmes la notion même de compromis.

 

La dernière difficulté revient à distinguer meurtre d’euthanasie. La confusion des deux reviendrait tout simplement à présenter l’homicide comme un acte de pure compassion, ce qui serait particulièrement ironique.

Plusieurs problèmes se posent quant à la définition d’une vie qui « vaut la peine d’être vécue ». Il est difficile d’oublier le nazisme et sa volonté d’épuration de la race aryenne : la limite entre eugénisme et euthanasie est floue et confuse. Déterminer des normes légales serait dangereux et monstrueux.

L’autre problème touche l’exécution même de l’euthanasie. Qui prend la décision dans le cas d’un coma ? Qui exécute l’acte ? Quand peut-on dire qu’une vie vaut d’être interrompue ? Il peut arriver qu’une souffrance même passagère soit vécue comme insoutenable par une personne et que celle-ci soit prête à mourir plutôt que de vivre un second enfer. Par ailleurs, peut-on décider de l’extérieur qu’une vie doit être interrompue ? Mais s’en remettre à l’individu peut justement entraîner l’illusion de la souffrance mentionnée plus haut. Par ailleurs, comment déterminer ce qui relève de la compassion pure de l’intérêt ?

 

Ce sont toutes ces questions complexes qui définissent le cadre nécessaire à une réflexion sur l’euthanasie. On ne peut pas y échapper et ce sont elles qui rendent toute réflexion compliquée. Le prochain article portera sur le droit et la déontologie médicale, sujet à nouveau complexe, puisque interviennent des conditions morales différentes sur le rôle d’un médecin : soulagement de la souffrance mais aussi interdiction de l’acharnement thérapeutique rentrent souvent en contradiction.

Par Kefka - Publié dans : Réflexionnage
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Vendredi 26 juin 2009

Il existe des travaux qui, en moins de temps qu’il ne faut pour vous dire « Ouah, il fait chaud ! », vous exténuent un homme normalement constitué (si on peut considérer une tapette comme moi comme normalement constituée …). Je suis de mauvaise foi, il faut reconnaître que travailler dans un magasin mal climatisé, avec la chaleur humaine provenant de centaines de corps se frottant les uns aux autres dans une certaine concupiscence (faut quand même être taré pour aller faire le soldes la première semaine !), histoire de bien mélanger les différents parfums de sueur (oh, là, c’est du « Odeur rance de chamois des montagnes » de Giorgo Arpenti ! Et là, du « J’te pique aux yeux et à la gorge » spécial femme de Channoul !), ce n’est pas anodin.

 

Ceux qui me connaissent sauront immédiatement de quoi je parle. Pour les autres, sachez que je travaille cet été dans l’un des temples de la luxure et de la société de consommation. Oui, je vends des chaussures, pendant les soldes qui plus est ! Vous pouvez me lapider dans l’instant, je ne vous en voudrai pas, car j’ai l’art d’accumuler les damnations éternelles : gaucher, puis gay, puis vendeur de chaussures, la coupe est pleine, une place bien au chaud m’attend en enfer. Mais qui est le plus à plaindre ? Moi, ou mon pote Lucifer ?

 

Mais revenons à nos moutons. Premièrement, il fait chaud : 39° en réserve, là où il y a les boîtes de chaussures. A peine entré, vous voilà déjà transformé en chutes du Niagara humaines, à dégouliner de sueur. C’est vraiment l’attitude la plus sexy pour vendre des chaussures, je vous le garantis ! Rien ne vaut une odeur de vrai mâle pour faire fondre ces demoiselles ! Soit dit en passant, vive le coup de déo passé à la pause de midi.

 

Deuxièmement, le client est un connard fini. Je vous jure que dans le genre « je me bousille l’estomac à coup d’ulcères répétitifs », on fait pas mieux : « Euh … Ce modèle me plait, il est bien. Vous l’avez en 36 ? Euh … En fait non, je vais l’essayer en 37 … Mais je crois que je préfère encore le 36 ». Et le pauvre vendeur d’aller courir en réserve pour satisfaire les desideratas de ces clients qui rentrent à merveille dans la catégorie des cons indécis définie par mon ami Nomade. Mais attention ! Parfois, c’est encore plus subtil. Un con indécis peut cacher un connard. C’est un client qui fait exprès de vous faire courir dans tous les sens pour finalement vous dire, en prenant son air le plus angélique (vous savez, celui qui vous donne à regretter d’avoir refusé le vieux tromblon de votre grand-père dans l’héritage), que « finalement non, j’en prends aucune ». Bidiou, heureusement qu’on nous conversons entre gens civilisés !

 

Heureusement, le vendeur a à sa disposition une arme imparable : la crampe des zygomatiques. A force de sourire, vous en restez coincé et votre air avenant et souriant (s’il ne s’est pas encore transformé en air constipé et si vos yeux n’expriment pas toute la douleur que vous ressentez à rester dans cette parodie de masque) vous fera remporter des ventes. Il est juste déconseillé de tenter de se débarrasser de cette crampe pendant une desdites vente, vous risqueriez d’effrayer le client. Et comme on dit, le client est roi (mais pour eux, point de guillotine, ce qui est bien dommage).

 

Troisièmement, la réserve. Antichambre du Pic de Dante pour la chaleur, elle est le repaire de toutes les traîtrises. Des boîtes traînent spécialement dans vos jambes, vous faisant vous emmêler les pieds. Mais ce n’est rien comparé aux piles branlantes et peu assurées qui s’écroulent pile poil au moment de votre passage. Et que dire de celles qui, rangées en haut des étagères, s’avèrent être en fait de dangereux missiles en puissance, ne guettant qu’une inattention de votre part pour fondre sur vous, telles des rapaces affamés de chair humaine ? Testé et approuvé : une boîte de chaussure dans la tête, ça fait mal. Alors, deux ou trois ? Ou pire, la pile ! Argh, le cauchemar du vendeur !

 

Alors, pour se consoler le vendeur se dit qu’il a toujours sa pause déjeuner pour se reposer un peu. Sauf que celle-ci peut tomber à n’importe quel moment : 12h comme à 16h. Et il va sans dire que gargouiller pendant une vente est très mal vu : on ne vous paie pas pour avoir faim, c’est certain ! C’est donc d’un air ragaillardi que vous vous dirigez vers un magasin pour manger et prendre un peu de bon temps. Malheureux de vous ! C’est les soldes, crénom d’une pipe ! Quelle que soit l’heure, les magasins de restauration sont tout autant emplis de monde que votre magasin de chaussures. Et les inconvénients qui vont avec sont aussi là : bruit, odeurs étranges, attente interminable. Vous avez à peine le temps de commander que déjà, une demi-heure s’est envolée. Vous avalez (ou plutôt vous engouffrez) votre repas en trente minutes pour ensuite repartir sur le front subir les attaques incessantes de clients mal embouchés.

 

Ceci est un aperçu du quotidien de mon travail de vendeur. Je pourrais aussi parler du mal atroce de pied que l’on ressent après 10 heures resté debout. Ou encore des clients vous racontent leur vie quand la seule et unique pensée qui vous préoccupe est « Mais b*rdel, tu vas la prendre ou non cette p*tain de paire ? » ou encore « C’est quand la pause ? ». Présenté comme ça, ça n’a pas l’air très exaltant. Et vous avez raison, ça ne l’est pas. Mais j’aime bien, les gens sont sympas et ça permet de passer son temps.

Au revoir Madame/Monsieur et bonne journée. Je vous mets le ticket de caisse dans le sac, si jamais vous aviez un problème (ce que je ne souhaite personnellement pas vu comme vous m’avez fait courir). A bientôt !

Par Kefka - Publié dans : Billet d'humeur et d'humour
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